Depuis quelque temps, Dieu me semblait malheureux

Publié le par Lux

Je viens de rompre avec Dieu.
Je ne l'aime plus.
En amour, on est toujours deux. Un qui s'emmerde et un qui est malheureux.
Depuis quelque temps, Dieu me semblait malheureux.
Alors, j'ai rompu.

 

[...]

 

J'ai posté hier soir ma lettre de rupture :
Cher Dieu,
Ne m'attends pas dimanche. Je ne viendrai pas. Je ne viendrai plus jamais le dimanche. Ni les autres jours, ni les autres nuits.
Dieu, mon grand, mon très grand, mon très haut, je ne t'aime plus.

Ce qu'il m'en coûte de te faire cet aveu, toi seul le sais. Mais tu dois bien admettre que nous ne pouvons plus continuer ainsi à nous faire du mal, toi m'espérant en vain et moi n'y croyant plus.

Je sais j'ai tous le torts. Depuis le début de notre liaison, je t'ai trompé cent fois en cent lieux de bassesse peuplés de salopes en cuir et d'intorchables marins rouges qui me collaient à leur sueur en salissant ton nom. A la source du mal j'ai bu des alcools effroyables et aspiré à gueule ouverte les voluptes interdites des paradis où tu n'es pas.

Mon Dieu mon Dieu, tu te souviens de... De ce soir de mai brûlant où nous regardions ensemble un soleil en juin mourir doucement sur la Loire ? J'étais bouleversé par tant de beauté tranquile, et toi, toi tu m'as cru plus près de toi mon Dieu, plus près de toi que jamais, alors même que dévoré par un désir éperdu de mort païenne, je jouissais gravement, dans les bras même du diable.

Dieu, tout est fini entre nous.

Pourtant, je t'ai aimé. Dès le premier jour. Rappelle toi, je n'avais pas treize ans. C'était dans ta maison. Il y avait de l'or trouble aux vitraux, et cette musique de fer profonde, et la magie de ce parfum d'orient qui n'appartient qu'à toi. Je me suis agenouillé, tu es venu mon Dieu, je t'ai recu tout entier (Dieu fond dans la bouche, pas dans la main). Tu es entré en moi, et j'ai pleuré. Ce sont des choses qui marquent une vie, elles sont ineffaçables.
Mais aujoud'hui, mon Dieu, je ne t'aime plus. Je t'en pris, oublie-moi. Je suis un grain de sable, et d'autres hommes t'aimeront que tu sauras aimer aux quatre coins du monde, de Beyrouth à Moscou et de Gdansk à Santiago.
Ah ! Dieu. Pardonne-moi mes offences, mais laisse-moi succomber à la tentation, donne-moi aujourd'hui mon péché quotidien, et délivre-moi du bien. Ainsi soit-il.
Veuillez croire, moi pas
.


Pierre Desproges, "Rupture", dans Les Chroniques de la Haine ordinaire

Publié dans Humoristes

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