Il n'y a qu'elle qui ose claquer les portes de cette façon

Publié le par Lux

C'était à Wolmar. Je traversais la galerie d'Achille. J'ai entendu le bruit d'une porte, et il n'y a qu'elle qui ose claquer les portes de cette façon. Je me suis caché derrière le socle de la statue. Les chevilles et les jambes d'Achille formaient une grande lyre de vide. A travers cette lyre, je voyais toute la galerie en perspective et la reine au bout qui grandissait en marchant sur moi. Elle marchait sur moi, Édith, seule au monde. J'étais le chasseur en train de viser un gibier qui se croit invisible et qui ne pense pas qu'il existe des hommes. Elle avançait sans éventail et sans voile. Une longue, longue robe noire et sa tête si haute, si pâle, si petite, si détachée, qu'elle ressemblait à ces têtes d'aristocrates que la foule des révolutions porte au bout d'une pique. La reine devait souffrir de quelque souffrance affreuse. Ses mains avaient l'air de fermer de force la bouche d'une blessure en train d'appeler au secours. Elle les écrasait contre sa poitrine. Elle trébuchait. Elle approchait. Elle regardait ma cachette. Pendant une seconde insupportable elle s'arrêta.
Voulait-elle se rendre vers un souvenir de Frédéric et n'en eut-elle pas le courage? Elle, la courageuse, elle s'appuya contre une des grandes glaces, chancela, se redressa, hésita et, de dos, avec cette même démarche de somnambule, s'en retourna vers la porte par laquelle je l'avais vue venir.


Jean Cocteau, dans L'Aigle à deux têtes

Publié dans Théâtre

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