Mes chéries, avez-vous déjà porté... Un corset ?

Publié le par Lux

 

Mes chéries, avez-vous déjà porté... Un corset ?
Attention, ne vous y trompez pas, nous parlons bien ici de l’authentique corset victorien, de la
haute gaine baleinée, rigide, lacée tout du long de cet engin qui étrangle l’abdomen dans un étau cruellement cintré et étreint férocement la taille, et non pas d’une quelconque pièce de lingerie fantaisie !
Lorsque vous enfilez un corset pour la première fois, vous avez l’impression que vous ne le supporterez jamais. Debout, bien droite, un peu cambrée, les mains appuyées sur une commode, vous baissez la tête, rentrez le ventre et retenez votre souffle tandis qu’on serre les liens dans votre dos. À chaque traction sur les cordelettes, votre corps se déforme sous la pression ; et tandis que la douleur vous lance par à-coups brutaux, votre tronc s’amincit, vos reins se creusent, votre buste s’évase. Saccade après saccade, le carcan vous rentre dans les côtes. Les baleines vous mordent la chair, vos poumons s’écrasent. Vous vous sentez défaillir. Une fois l’objet bien ajusté, vous ne pouvez quasiment plus respirer : l’air vous manque! Au secours ! Vous étouffez ! Vos organes comprimés vous semblent prêts à exploser. Votre torse immobilisé, totalement raide, vous prive de toute souplesse. Vos moindres gestes sont entravés. Suffocante, paralysée, révoltée, vous vous demandez alors comment des générations de femmes ont pu danser, aimer, rire, — vivre enfin! — la poitrine broyée jour après jour par cet instrument de torture. Le simple fait qu’un tel supplice ait été inventé vous semble une monstruosité. Et pourtant... Pour peu que vous ayez surmonté ces premières difficultés, que vous n’ayez pas arraché et rageusement jeté au loin l’odieux ustensile, vous constatez à votre propre surprise que, oh certes, très progressivement, vous commencez à vous y accoutumer.
Petit à petit, votre corps s’adapte, il se fait à cette posture inhumaine. Vous parvenez à vous déplacer autrement, avec des mouvements étudiés, entièrement différents de ceux dont vous aviez l’habitude. Les gestes les plus simples sont à réinventer : vous tourner, vous lever, vous pencher, chacune de ces opérations demande à être accomplie lentement, posément, sous peine de se trouver freinée en plein élan par l’infernal engin ; et la douleur qui ne vous quitte plus vous le rappelle à chaque instant. De même, vous n’évoluez plus dans votre environnement comme auparavant, il vous faut tout appréhender d’une manière inédite : une volée de marches à gravir, une chaise où vous asseoir, une porte à ouvrir vous demandent un effort conscient, une gestuelle précise et originale. Les objets courants ne sont plus de simples outils disposés dans une pièce à votre service, mais les étapes d’une permanente course d’obstacles ; et vous combattez seule dans un cadre devenu soudainement hostile. Vous serrez les dents. Patiemment, vous ré-apprivoisez les choses, vous réapprenez à bouger. Insensiblement vous apparaît alors la grâce étrange qui se dégage de cette nouvelle attitude. Vous avez l’intuition d’un changement plus profond que vous ne l’auriez cru. Vous réalisez combien, avec votre tenue, c’est tout votre être qui s’est modifié. Votre regard n’est plus le même.
Vous êtes droite, altière. Vous ressentez une sorte de fierté, une conscience aiguë de votre propre existence, de votre place dans l’espace. Votre présence prend une densité neuve, elle se détache du contexte et s’impose de manière éclatante. Vous n’êtes plus un simple élément du décor, une figurante : vous êtes unique. Précieuse. Particulière. Même immobile, vous êtes autre.
C’est alors que, soudain, vous vous découvrez dans le miroir : vous n’en croyez pas vos yeux...
Vous êtes sublime ! Ou plutôt, sublimée, mise en valeur comme jamais ! Toute mollesse, toute vulgarité, toute banalité ont disparu de votre personne.
Vous êtes une reine. La tête haute, la taille mince, les seins offerts, vous portez votre souffrance comme une couronne, et le monde entier vous regarde. Les femmes vous envient, les hommes vous désirent. Votre silhouette archaïque détrône d’un coup la modernité ; jeans, t-shirts, minijupes, tout le pauvre attirail de la mode sombre instantanément dans la médiocrité. Les femelles autour de vous, même les plus élégantes, ressemblent à des sacs, informes, mal fagotées, «sans taille » comme disaient nos grands-mères. Quant aux mâles, quelque chose en eux vous a immédiatement reconnue : vous êtes l’éternel féminin. Vous êtes l’icône, l’idole, l’esclave, la princesse, la maîtresse, la figure intemporelle directement identifiable de leurs rêves. Vous êtes celle dont la forme connue depuis toujours éveille les désirs les plus ancestraux. Vous êtes la Vénus callipyge, le fétiche, l’archétype de la féminité. Jeunes ou vieux, quelles que soient leurs élucubrations sur les droits de la femme et l’égalité des sexes, ils vous admirent, ils vous adorent, ils vous convoitent, tous, passionnément, à la folie. Tous brûlent, désespérément, ne fût-ce qu’un instant, de posséder « ça » !
En une seconde, vous saisissez pourquoi tant de femmes ont souffert en silence, et quel mystérieux élan les a poussées, des siècles durant, non seulement à tolérer, mais à exiger elles-mêmes de leurs bonnes éberluées l’implacable laçage, toujours plus serré, toujours plus fort, jusqu’à l’asphyxie, jusqu’à la mutilation, jusqu’à la mort parfois !

Mais il arrive aussi que le corset, mal sanglé, se relâche. Ou alors que, délibérément, vous ne l’ayez pas bien ajusté, vous croyant maligne et imaginant par là vous ménager un peu d’aisance.
Ou tout simplement, que vous vous soyez procuré pour vous amuser un modèle bon marché, un corset « pour rire », un banal accessoire décoratif, souple, mal coupé, se contentant de souligner la taille sans l’emprisonner réellement. Ah, quelle horreur ! Desserré, l’engin s’affaisse, il tourne, glisse, se déplace et ne fait que vous gêner. Au lieu de vous embellir, de vous soutenir, de modifier votre tournure, il vous encombre, il vous dérange, il entrave inutilement vos mouvements. Bref, il n’est plus qu’un accoutrement grotesque qui vous empêche d’évoluer normalement. Instantanément, vous retrouvez vos manières habituelles ; vous marchez à grands pas, vous gesticulez, vous parlez fort, vous êtes une femme moderne, mais harnachée comme une pute. Les bras ballants, vous ne savez quelle contenance adopter, vous ne dégagez rien de la retenue, de la contrainte, de la lenteur pondérée qui devraient accompagner le corset. De votre allure n’émanent ni la hiératique beauté, ni la grâce martyrisée qui se dessine sous la morsure des authentiques baleines, aucune douleur ne transparaît : vous êtes simplement mal à l’aise, engoncée. Vous aviez cru être provocante. Vous pensiez faire preuve d’audace. En réalité, vous êtes ridicule. Vulgaire. Vous n’êtes qu’une caricature, une grossière imitation de la féminité, un assemblage hétéroclite d’hétaïre et de femme d’affaires. Vous n’êtes pas autre : vous êtes déguisée. Vous vous étiez imaginé plaire, séduire, exciter, et voilà que, sans savoir pourquoi, vous ne faites que dégoûter les hommes ou susciter leur mépris — au mieux, lorsque vous ne les effrayez pas ! Quant à vos consœurs, goguenardes, elles se contentent de ricaner...
Il faut dès lors se rendre à l’évidence : ce qui fait la fascinante puissance du corset, ce qui fait son incomparable beauté, c’est son inconfort absolu, sa rigidité totale et, par-dessus tout, le supplice permanent qu’il inflige. Il ne s’adapte pas au corps, c’est le corps qui s’adapte à lui. Il ne souligne pas la silhouette, il la déforme. Il ne torture pas pour magnifier, il magnifie parce qu’il torture. Rappelez-vous : « Il faut souffrir pour être belle », vous disait-on quand vous étiez enfant... Et vous comprenez alors qu’il ne s’agit pas de souffrir pour un beau résultat, mais que de la souffrance elle-même émane la beauté. De même pour le corset : sans les tourments, sans la pression, sans l’inflexibilité, adieu la magie ! Assoupli, confortable, édulcoré enfin, il perd toute raison d’être et n’est plus qu’un misérable accessoire pour sex-shop de seconde zone...

Emmanuelle Pol, dans La douceur du Corset

Publié dans Romans et Nouvelles

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