Vous faites de son fondement un Saint-Sacrement

Publié le par Lux

(Elle sort. La vieille femme reste immobile, le regard fixe. Un jeune homme entre.)

 LE JEUNE HOMME.
Magda est ici ? Etes-vous... Magda est ici ? Partie au bordel ? Pourquoi êtes-vous...

 LA VIEILLE FEMME.
Elle m'a fait mal...

 LE JEUNE HOMME.
Oui, c'est une salope, avec une langue à... Enfin, elle a une langue à emporter un homme jusqu'à l'extase et à cingler une femme jusqu'à la honte. Effectivement. J'admire Magda, j'aime Magda, mais c'est une salope.

 LA VIEILLE FEMME.
On ne me...

 LE JEUNE HOMME.
Non.

 LA VIEILLE FEMME.
Fera pas...

 LE JEUNE HOMME.
Les jeunes sont infâmes, nous sommes tellement infâmes !

 LA VIEILLE FEMME.
Demander pardon pour ma vie !

 LE JEUNE HOMME.
En effet !

 LA VIEILLE FEMME.
Non !

 LE JEUNE HOMME.
L'Histoire n'avance pas en ligne droite, mais selon...

 LA VIEILLE FEMME.
Qui vous a dit cela ?

 LE JEUNE HOMME.
Eh bien ...

 LA VIEILLE FEMME.
Qui vous a dit cela ?

 LE JEUNE HOMME.
Tout le monde sait que...

 LA VIEILLE FEMME.
Tout le monde ?

 LE JEUNE HOMME.
C'est dans tous les manuels scolaires. Prenez un cognac et...

 LA VIEILLE FEMME.
Non !

 LE JEUNE HOMME.
D'accord, ne prenez pas de cognac. Je n'avais pas l'intention de rester de toute façon.

 LA VIEILLE FEMME.
Comment peut-elle... Comment peut-elle choisir de...

 LE JEUNE HOMME.
C'est du travail honnête...

 LA VIEILLE FEMME.
Ni du travail, ni honnête...

 LE JEUNE HOMME.
C'est du travail. Un service contre une récompense. Ça, c'est du travail.

 LA VIEILLE FEMME.
Mais le corps... Comme j'aurais voulu lui dire, sauf qu'elle me fait peur, comme j'aurais voulu dire — le corps !

 LE JEUNE HOMME.
L'ouvrier aussi a un corps.

 LA VIEILLE FEMME.
Oui, mais l'acte d'amour ! (Elle le fixe du regard). Je crois que c'est à moitié par amour que je suis allée au front. Je crois que j'ai lancé des grenades au nom d'un vrai désir. Une fois, habitée par ce désir, j'ai tranché la gorge d'un policier qui, peut-être, l'éprouvait encore plus que moi...

 LE JEUNE HOMME.
Elle connaît ce désir. Quand elle fait ça avec moi, alors, c'est du désir. Vous faites de son fondement un Saint-Sacrement, comme font ses clients. Est-ce ainsi que raisonne le parti ?

 LA VIEILLE FEMME.
Vous n'avez pas d'âme.

 LE JEUNE HOMME.
J'ai une âme !

 LA VIEILLE FEMME.
Alors vous tuez l'amour !

 LE JEUNE HOMME.
Nous tuons l’amour ? (Un temps.) Vous, avec vos éliminations et vos liquidations, vos rationalisations et vos proscriptions, vos prohibitions, vos révocations, vous plongez un couteau dans le passé, vous mettez en pièces toute mystique, vous tailladez l'inconciliable et vous étranglez l'incompréhensible, vous massacrez l'inutile, vous étouffez et le préjugé, et le conceptuel, vous arrachez l'idéal et l'imaginaire, vous réduisez dans le feu toute dissonance, et vous dites que vous l'avez fait au nom du désir, vous parlez d'âme et d'amour — le comble du mysticisme — A la cave, l'antique salope, et une balle dans la nuque ! (Un gouffre de silence les sépare). Pardonnez-moi, vous avez insulté ma petite amie. Ou il m'a semblé, en tout cas. (Un temps.). Pardonnez-moi. Les jeunes sont infâmes. (Il hésite, sort. La vieille femme reste immobile. Enfin elle se lève, se penche et ramasse les vêtements abandonnés par la jeune fille. Elle les secoue et les met sur des cintres.)


Howard Barker, dans "De la nécessité de la prostitution dans les sociétés évoluées", in Les Possibilités

Publié dans Théâtre

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