Il est devenu expert en "couples de passage"

Publié le par Lux

Je n'ai pas eu besoin de déplier ma tente ; j'ai pris une chambre à l'hôtel – pourquoi se gêner ? Dans les couloirs, j'ai croisé un homme, un géant tout sec, les cheveux en brosse et la bouche pincée. Il s'appelle René et vit ici depuis dix ans. A l'origine, il était SDF et errait sur les routes. Un beau jour, alors qu'il traînait sur l'aire de repos, aux abords de l'hôtel, un couple, en sortant de l'établissement, lui a proposé la clé de la chambre qu'ils venaient de quitter : « Nous n'en avons plus besoin, profitez-en jusqu'à demain midi. La chambre est payée : ce serait dommage qu'elle ne serve pas. » Le lit était froissé et les serviettes étaient humides. Après ce jour, René s'est mis à guetter les allées et venues à l'entrée de l'hôtel, particulièrement attentif aux couples sans bagages. Il n'a plus jamais dormi dehors.
Je me suis couché et j'ai retrouvé René au restaurant, où nous avons dîné ensemble d'une soupe instantanée et d'une glace. Il est devenu expert en « couples de passage ». Il les repère du premier coup d'œil à trente mètres !
« Il y a les couples d'amoureux qui y vont main dans la main, ouvertement, le sourire aux lèvres. Ceux-là sont tellement contents, qu'en plus de vous donner leur clef à la sortie ils vous filent un billet pour le repas. Il y a les couples illégitimes, fautifs, qui se retrouvent sur le parking et rejoignent la réception avec de furtifs frottements préliminaires, en jetant des regards nerveux autour d'eux. Ils quittent l'hôtel les joues rouges, en se passant sans cesse la main dans les cheveux pour se recoiffer, et se séparent entre deux portières : « On s'appelle ! » Il y a le patron et sa secrétaire : un éternel classique. Il y a les couples mariés qui veulent apporter un peu de piment et de nouveauté dans leur vie. Ils ont préparé leur affaire, en ont parlé ensemble auparavant - « Qu'est-ce que tu en penses, chéri(e)? »- ; ou bien ils se lancent dans une improvisation, un coup de volant et les voilà soudain devant l'hôtel -On est des jeunes fous ! Ils ressortent joyeux -Finalement on s'aime toujours- ou dépités -Ça n'a pas changé grand chose-, c'est selon. Il y a les « professionnels », les baiseurs, qui y vont d'un pas décidé, en habitués, sûrs d'eux, rompus à la chose. Ils se disent au revoir en s'embrassant sur la joue : « A la prochaine, qui sait ? »
C'est drôle, comme il est facile de classer les gens, de les ranger dans des catégories. Ça devenait un jeu. »


Laurent Graff, dans Le Cri

Publié dans Romans et Nouvelles

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